5 millions de pas

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Chronique d'une randonnée appalachienne

Archive for June, 2010

Jour 94, Harpers Ferry WV, 1014 mi.

Tuesday, June 15th, 2010

Parc national Shenandoah : check. Virginie : check. 1 000 milles marchés : check. Photo officielle de thru-hiker : check.

Me voilà donc à Harpers Ferry, la mi-chemin psychologique de la piste Appalaches. C’est ici que se trouve le siège social de l’Appalachian Trail Conservancy (ATC). En arrivant, ils prennent ta photo devant le bâtiment et la mettent dans le hiker book de l’année. Je suis officiellement le thru-hiker #329 pour l’année 2010 ! Quel magnifique chiffre…

Harpers Ferry est un lieu historique pour les Américains. La ville se trouve au confluent de deux grandes rivières : la Shenandoah et le Potomac. Un paquet de choses importantes se sont passées ici. La plus célèbre (et ça ne vous dira rien en tant que non-américains) est le raid de John Brown, un abolitionniste du Kansas qui a tenté de prendre l’arsenal fédéral en 1859 (oui oui). Ce fut apparemment un prélude important à la Guerre Civile américaine. Harpers Ferry a également vu l’arrivée du premier train sur le premier chemin de fer américain, la première école pour esclaves libérés et le premier mouvement organisé pour les droits civils.

Le centre historique de la ville ressemble un peu au Vieux-Québec côté architecture, mais se situe principalement sur une seule section de rue. Tout a une saveur historique ici : on peut voir partout des panneaux explicatifs relatant des événements marquants de l’histoire américaine, et à peu près chaque commerce vend des cartes postales avec des faces de vieux monsieurs barbus importants.

Mais assez parlé de Harpers Ferry, ceci n’est quand même pas un blogue touristique ! J’ai vécu dans les 10 derniers jours les journées les plus chaudes, humides et suantes de toute la piste. Boire 5 litres d’eau par jour est à peine suffisant pour compenser ce qui se ramasse dans mon t-shirt en sueur (je pourrais pratiquement remplir ma gourde seulement en essorant mon chandail). On est donc très reconnaissants quand une averse se décide à tomber puisque, de toute façon, on est déjà trempés.

La dernière fois que je vous ai écrit, je m’apprêtais à marcher dans les Shenandoah, un parc national reconnu pour son abondance de vie sauvage, particulièrement les chevreuils et les ours. J’ai dû voir une bonne quinzaine de chevreuils (ils n’ont pas du tout peur des humains; il faut pratiquement les tasser du sentier quand on les rencontre), mais un seul ours, grignotant tranquillement au loin (trop loin pour pouvoir prendre une photo). Ajoutez à cela 3 dindons sauvages, 2 serpents noirs (inoffensifs), 2 lapins et quelques faucons.

Le sentier longe la Skyline Drive sur près de 100 milles et on doit traverser la route 28 fois. L’avantage, c’est que plusieurs « waysides » (genres de casse-croûte/truck stop) se trouvent sur cette route et qu’on peut y savourer des cheeseburgers et le célèbre et célébré blackberry milkshake. Ça finit par coûter cher, ça crée la dépendance, mais ça satisfait les hikers affamés !

Le sentier est plutôt facile, les montées sont graduelles et plutôt courtes, et les vues sont magnifiques. Par contre, on a l’impression de toujours avoir les vues du même côté, ce qui fait qu’on voit la vallée de la Shenandoah sous tous les angles possibles. Les shelters sont très âgés (la plupart ont été construits en 1939-1940), mais bien entretenus, et on doit accrocher nos sacs de bouffe sur des « bear poles ».

À peine sorti des Shenandoah, je croise un chevreuil qui se sauve aussitôt. Même pas 0.5 mille de la frontière du parc et on est de retour aux bonnes vieilles habitudes. Les shelters sont plutôt luxueux, par contre. On a droit à des patios, des bancs, même une douche solaire. L’un des shelters a la forme d’un dôme géodésique (aucune idée de ce que ca veut dire, par contre). Ça fait changement de l’habituel 3 murs.

La piste passe ensuite par l’infâme « rollercoaster », une série de 10 monte-descend en 13.5 milles. L’AT n’a qu’un étroit corridor dans lequel passer à cet endroit et n’a donc d’autre choix que de faire les montagnes russes sur ces collines. Ça n’a pas l’air trop difficile sur les cartes, mais quand il fait 35oC, c’est plutôt épuisant. Heureusement qu’il y a un hostel à mi-chemin (Bears Den) où l’on peut manger une Ben & Jerry’s et prendre une douche.

Voilà pour cette semaine ! Je retourne sur la piste aujourd’hui pour découvrir le Maryland, puis ce sera la Pennsylvanie dans 2-3 jours. La mi-chemin officielle approche également à grand pas, et avec elle le fameux Half-Gallon Challenge, où je devrai manger à moi seul un 2 litres de crème glacée.

À bientôt,

The Crusher

P.S. : Immense merci à Viviane Boileau (Pixie), une ancienne thru-hiker et Tékakwithienne, qui m’a envoyé un paquet de bonne bouffe à saveur québécoise à Harpers Ferry.

Jour 83, Waynesboro VA, 853 mi.

Friday, June 4th, 2010

Ça y est, j’ai vu mon premier ours ! Ou devrais-je dire mes premiers ours : une maman et deux oursons. J’ouvrais la marche ce matin-là et en arrivant dans un tournant, je vois un ours partir précipitamment en m’entendant arriver. Je m’arrête évidemment aussitôt pour assimiler ce qui vient de se passer et je vois deux petits oursons s’amener sur la piste. Même scenario : ils s’enfuient en me voyant, mais eux grimpent dans un arbre. Comme je n’avais pas trop envie de traverser la piste sans savoir où se trouvait la mère, je recule de quelques mètres et j’attends que d’autres hikers me rattrapent.

On a attendu une quinzaine de minutes que les oursons descendent rejoindre leur mère, mais comme ils ne semblaient pas vouloir bouger, on s’est lancés à petits pas sur le sentier en file indienne, essayant de ne pas alarmer la maman (après avoir laissé un message sur la piste pour avertir les prochains hikers). Faut croire qu’on n’avait pas assez peur pour s’empêcher de prendre des photos, par contre. J’ai réussi à en prendre quelques-unes (de qualité moyenne, zoom numérique et hauteur impressionnante des oursons obligent), mais on peut clairement y voir à quel point les oursons sont mignons !

Comme si cette rencontre n’avait pas saturé ma dose mensuelle de danger, j’ai aussi eu droit à mon premier serpent à sonnettes (je sens que Flo appréciera la photo…). Je prenais mon break de lunch sur de magnifiques falaises il y a trois jours. Un hiker parlait au téléphone quelques mètres plus loin, et on l’entend s’écrier : « Holy shit, there’s a rattle snake right there ! » On se précipite donc pour voir la bête, qui ne semblait pas trop nerveuse devant la foule. Plutôt photogénique, même.

Et j’aurais apparemment vu un autre serpent ultra-venimeux ce matin (copperhead). Comme je n’ai aucun talent pour identifier les serpents, je ne l’avais pas cru dangereux à prime abord. J’ai même failli marcher dessus, puisque je l’ai vu à la dernière seconde. C’est en montrant la photo à d’autres hikers que j’ai appris qu’il était venimeux. Oh well…

Mais la variété et l’abondance de vie sauvage font partie des raisons qui font que j’adore la Virginie. L’après-Trail-et-Hardcore-Days s’est plutôt bien passé. Il m’a été assez facile de retrouver mon beat de piste. Je suis reparti de Pearisburg avec Power Nap et nous avons retrouvé Sweet Tea et Pyro au shelter du premier soir. Aucun rattrapage à faire, donc. On était bien contents de les retrouver si rapidement.

Le jour suivant, la piste passe près de la maison d’un homme qui s’appelle « The Captain ». Il invite les hikers chez lui pour un Coke ou un Sprite, même s’il n’est pas à la maison (il a un mini-frigidaire sur sa galerie). Seul obstacle : on doit traverser le ruisseau via une « zipline », un espèce de banc rudimentaire qui se rend de l’autre côté à l’aide de cordes et de poulies. La plupart des hikers s’y mouillent un peu les pieds, mais le rafraîchissement en vaut la peine !

Quelques jours plus tard, on passe devant le 2e plus gros chêne de toute la piste (le plus gros se trouve dans l’état de New York). Appelé le Keffer Oak, son âge est estimé à environ 300 ans, et mon sac à dos semble minuscule, accoté sur le tronc.

La trail magic commence à se faire de plus en plus fréquente, après une période plutôt tranquille. À mi-chemin d’une longue montée, il arrive que l’on croise des coolers remplis de boissons gazeuses et de mini-barres de chocolat. L’un de ces coolers nous indiquait même que Super Dave, un ancien thru-hiker, allait cuisiner des cheeseburgers pour les hikers à une route 2 jours plus tard. C’est donc tentant de réajuster notre itinéraire pour y être !

La piste traverse ensuite trois sites très populaires en Virginie. Le premier s’appelle Dragon’s Tooth. C’est une immense roche acérée qui semble sortir de nulle part. On peut y grimper pour avoir de magnifiques vues à pratiquement 360 degrés. J’y ai campé avec quelques compagnons hikers et nous nous trouvions au-dessus des nuages le lendemain matin.

On traverse ensuite la vallée pour remonter vers McAfee Knob, l’un des endroits les plus photographiés de la piste. C’est un autre escarpement rocheux qui s’avance au-dessus du vide. La photo classique veut que l’on s’avance le plus possible sur le rocher pour faire peur à nos mères. On peut apparemment y avoir les plus belles vues en Virginie, mais les nuages et le brouillard nous ont empêché de le confirmer.

Plus tard dans la même journée, on a droit aux Tinker Cliffs. La piste longe ces falaises sur près d’un demi-mille, offrant encore une fois des vues magnifiques sur la vallée en contrebas. Et nous avons été chanceux puisque le ciel s’était éclairci durant la journée, nous permettant de profiter pleinement de ces vues (et oui, JiPy, de profiter pleinement du plein air).

Entre Dragon’s Tooth et McAfee Knob, on passe par le village de Catawba. Normalement, on ne penserait même pas s’y arrêter tellement c’est petit et au milieu de nulle part. Pourtant, l’endroit est bourré de hikers. C’est qu’on y trouve « The Home Place », un restaurant All You Can Eat ultra-réputé sur la piste. L’endroit n’est ouvert que du jeudi au dimanche et la plupart des hikers modifient leur rythme pour être certains d’y arriver la bonne journée. On s’y sent étrangement intrus, par contre, parce que la plupart des non-hikers y viennent parés de leurs habits du dimanche, alors que nous y entrons en short et t-shirt sales et odorants. La bouffe y est excellente (poulet frit, roast beef, haricots verts, cole slaw, patates pilées…) et abondante. J’ai probablement bu un gallon de limonade à moi seul. J’y ai même croisé Spaz le Québécois (www.unelonguemarche.ca) qui se payait un dayhike pour fêter ses 30 ans.

Je l’ai recroisé une autre fois quelques jours plus tard à Daleville. Spaz y a pris un mois de congé pour travailler et faire un peu d’argent pour pouvoir continuer sa marche jusqu’à Key West (il est présentement en Alabama). Il a même pu m’accueillir gratuitement à son hôtel et son boss nous a payé le souper au mexicain !

Et je remonte dans les montagnes ! La piste longe le Blue Ridge Parkway sur près de 100 milles. Il s’agit d’une route qui sillonne les montagnes, offrant des points de vue à pratiquement tous les tournants. C’est intéressant au début, mais on se tanne vite d’entendre le bruit des voitures. L’avantage, c’est qu’on peut se débarrasser de nos déchets presque chaque jour. On a malheureusement perdu Power Nap et Sweet Tea en chemin… Ils ont décidé de ralentir la cadence pour je ne sais trop quelle raison. J’ai donc marché avec Pyro, Squash, Abel et Gouda durant les derniers jours.

Nous avons d’ailleurs célébré l’anniversaire de Pyro en grand l’autre soir ! Nous étions tout juste en dehors de la (appelons-la bucolique) ville de Glasgow. On y trouve d’ailleurs un dinosaure digne du Madrid sur la 20. Nous avons acheté du bœuf haché et des pains pour faire des burgers au shelter. Pyro a même eu droit à un gâteau au 7up ! C’était la première fois que je voyais ca…

Côté météo, il fait généralement beau depuis mon dernier post. Le ciel est souvent menaçant, mais on semble avoir un bon karma puisque la plupart du temps, la pluie passe tout droit sans nous tomber dessus. Je suis quand même toujours trempé parce que les journées souvent très chaudes et humides et je sue comme un porc…

Je me trouve donc présentement à Waynesboro, une ville ultra-accueillante pour les hikers avec des douches gratuites au YMCA et un hostel gratuit (et plein de bouffe !) dans un sous-sol d’église. J’y prends une journée de congé bien méritée avant de me lancer dans les Shenandoah, un parc national très populaire en Virginie. On peut apparemment y voir beaucoup de vie sauvage puisque les animaux sont habitués aux marcheurs.

Sur une note un peu plus triste, j’ai le regret de vous annoncer la mort subite de Goochie, notre mascotte favorite. Il s’est suicidé du haut de McAfee Knob alors que je tentais de le prendre en photo. Je ne sais pas ce qui a causé son désespoir. Peut-être que je ne le nourrissais pas assez souvent de PEZ, peut-être qu’il se sentait inutile depuis le démantèlement de la Gooch Crew… Je ne sais trop. Mais Obi-Wan Kenobi et Hello Kitty assureront l’intérim, le temps que je trouve un remplaçant digne de Goochie. Vous pouvez faire un don à la Fondation Goochie pour le bien-être des machines à PEZ.

C’est donc tout pour aujourd’hui. J’essaierai de vous réécrire une fois sorti des Shenandoah. Je serai presque rendu à la moitié de mon périple ! La Virginie achève et les états s’enchaîneront plus rapidement dans les prochaines semaines.

À bientôt,

The Crusher

P.S. : Bonne toute première fête à ma nièce préférée Emma, et bonne fête en avance à sa maman Josiane. Je pense beaucoup à vous et j’ai hâte de vous revoir… en septembre.