5 millions de pas

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Chronique d'une randonnée appalachienne

Jour 171, Baxter State Park ME, 2179.1 mi.

September 1st, 2010 at 9:56

Ça y est, c’est fait. J’ai marché chaque pouce (le système métrique n’est toujours pas arrivé aux States…) de la piste Appalaches et je suis maintenant officiellement un thru-hiker.

Mais revenons d’abord sur ce qui s’est passé depuis mon dernier post. J’ai quitté le camp par un matin grisâtre, vraiment pas l’idéal pour te donner le goût de recommencer à marcher. Surtout que j’avais à gravir les Saddlebacks cette journée-là, une des vues les plus spectaculaires du Maine. Mais par définition, une vue doit être visible pour être spectaculaire (ou pour être simplement une vue) et cette caractéristique manquait à l’appel. La marche a donc été fraîche, brumeuse et glissante sur les roches exposées du sommet. Seule consolation : j’ai vu mes deux premiers orignaux de la piste (ils laissaient des traces depuis quelques semaines déjà).

J’arrive au lean-to vers 16h pour apprendre qu’Ichabod et Coon Cat on décidé de continuer vers le lean-to suivant pour pouvoir arrêter en ville le lendemain. Après mûre réflexion (accélérée par un passage à la « privy »), j’ai décidé de marcher le 8 milles d’extra la journée même pour les rattraper. Mes bâtons de marche auraient apparemment préféré prendre ça plus relax puisque l’un d’eux a manifesté son désaccord en restant coincé dans une racine, me faisant trébucher dessus. En me relevant, je constate que le bâton est plié à 90 degrés. Ma tentative de le déplier échoue lamentablement : le bâton est carrément coupé en deux. Je devrai donc finir la piste avec une branche en guise de support sur le côté gauche.

Le soleil est de retour le lendemain et la météo est parfaite pour gravir le 2e plus haut sommet du Maine : le mont Sugarloaf. La marche est plutôt facile, on laisse nos sacs au bas de la side-trail pour monter. Du haut de la montagne, on peut voir ce que nous avons marché dans les derniers jours au Sud (Baldpates, Saddlebacks) et ce qui nous attend au Nord (Crockers, Bigelows). Et j’oubliais, on peut aussi voir de magnifiques tours radio et un chalet au bord de la décomposition. On se lance ensuite à l’assaut des Crockers, montagnes décevantes puisqu’elles demandent un considérable effort mais n’offrent aucune vue digne de ce nom (souvenez-vous que le critère numéro un pour une bonne vue est d’être visible). On passera la nuit au rutilant Stratton Motel, qui comprend une section hostel très charmante et hiker friendly. Au menu : chips, Coke, pizza, beignes à la pourde (l’erreur de typo est délibérée) et marathon de « The Office ».

Le lendemain, c’est au tour des Bigelows d’accueillir nos pas. Une autre magnifique journée ensoleillée pour conquérir mon sommet préféré du Maine. La montée (comme toutes les autres) est plus ardue qu’à mon souvenir, mais rien n’est à notre épreuve. Chaque peak nous offre ses charmes et nous permet d’apprécier la prochaine montée. Au sommet de West Peak, je prends une photo au bout d’un escarpement rocheux pour faire freaker ma mère. Puis on arrive sur Avery Peak, d’où l’on peut admirer les montagnes entourées du Flagstaff Lake. En redescendant, on passe sans trop de célébrations la marque du 2 000 milles. Faut croire que les gros chiffres ne nous impressionnent plus autant qu’avant… Et finalement, on termine la journée avec Little Bigelow et sa vue des trois peaks que l’on vient de terminer. Étrangement, la vue est baignée d’une lumière semblable à celle d’un coucher de soleil, mais il n’est que 17h.

Les quelques journées suivantes nous offrent un peu de répit et nous montrent une autre facette du Maine. Beaucoup de plat et des lacs par dizaines. Certains d’entre eux ont même des petites plages de sable. On se croirait presque au Lac Churd. On a également droit à de la grande gastronomie Mainienne : Camp Harrison (à 0.2 mi. de Pierce Pond Lean-to) offre aux hikers le célèbre Lumberjack Breakfast. Il s’agit de, tenez-vous bien, 12 pancakes accompagnées de 3 saucisses, de jus et de lait. Pis c’est pas pour me vanter, mais c’était même pas difficile de finir l’assiette. Juste ce qu’il nous fallait pour se rendre à la Kennebec River où se trouve le non moins célèbre ferry, service de canot instauré il y a près de 25 ans après qu’un hiker se soit noyé en tentant de traverser la rivière à pied. Le ferryman est un sympathique hillbilly avec quelques dents manquantes. Puis, c’est encore plus de lacs, de ruisseaux, de rivières et de petites montagnes jusqu’à Monson.

Monson est un endroit culte pour les hikers. C’est notre dernière vraie « hiker town » de la piste. Tout le monde doit s’y arrêter puisque c’est le seul endroit où l’on peut se ravitailler avant d’entrer dans le « 100-mile wilderness », une section de 100 milles qui n’est traversée par aucune route pavée et où il est pratiquement impossible de trouver de la nourriture. Nous logeons donc au mythique Shaw’s, une auberge qui accueille les hikers depuis nombre d’années. J’y croise Blu Ray, un Québécois qui pourrait bien être le dernier Sobo à entamer la piste cet été (allez voir son blogue sur www.unelonguemarche.ca/colin). Une dernière tournée de bouffe de ville est de mise avant de se lancer dans le 100 milles sauvages

…que nous entamons le lendemain sous un ciel nuageux. Le sentier est plutôt agréable et facile, le rythme est bon et les milles défilent sous nos pieds. On s’arrête à Little Wilson Falls pour admirer ces chutes anguleuses de 60 pieds ayant sculpté la falaise d’ardoise au fil des années. La traversée de Big Wilson Stream est plutôt ardue mais réussie. Celle de Long Pond Stream semble très facile, mais ma branche de marche choisit bien mal son moment pour céder sous mon poids. Je perds donc pieds et doit finir la journée avec des bottes détrempées.

Plus que quelques montagnes avant d’entamer les 60 milles de plat nous séparant du Katahdin. Les Barren sont magnifiques et challengeantes, avec leurs falaises et éboulements rocheux. Puis c’est le Whitecap, avec sa promesse d’une vue du Katahdin. Mais il semblerait que les montagnes ne tiennent pas toujours leurs promesses puisque la vue n’est pas visible, ce qui en fait donc une non-vue. Pire, il commence à pleuvoir vers 13h, pluie qui continuera de manière plutôt convaincante jusqu’à 10h le lendemain matin. Mais bon, c’est seulement ma 2e mauvaise journée de tout le Maine et j’ai vu deux autres orignaux sur le sentier. La vie pourrait être pire.

Le reste du chemin n’est que formalité. Du plat bord en bord, avec seulement quelques bosses, juste pour dire. On se paie même le luxe de loger une nuit au White House Landing. Pour s’y rendre, on doit marcher un mille sur le bord d’un lac jusqu’à un quai où l’on doit héler un lift à l’aide d’une corne de brume. Le proprio vient nous chercher en bateau pour nous amener sur l’autre rive où l’on peut se doucher et déguster un savoureux « one-pound burger » auquel Ichabod et moi avons ajouté chacun une moitié de pizza. Pis c’est pas pour me vanter, mais c’était même pas difficile de finir l’assiette. On se permet ensuite une escapade en canot sur le lac pour profiter du coucher de soleil.

Les journées suivantes nous donnent quelques occasions d’enfin voir le Katahdin, mais chaque fois, le sommet de la montagne est pris dans les nuages. Pas grave, on aime mieux que les nuages soient là maintenant que dans 2-3 jours. Le dernier jour du 100 milles sauvages, on fait une toute petite journée de 11 milles. Coon Cat et Three Bears arrivent au lean-to vers 13h et décident de faire un aller-retour vers Abol Bridge pour acheter des hot-dogs et de la bière pour le soir, un petit détour de 7 milles. On s’est donc fait un party maison pour notre dernière soirée entre thru-hikers, puisque 3 hikers de notre groupe de 5 allaient rencontrer leur famille au Baxter State Park le lendemain.

Et quelle belle journée a-t-on eue le lendemain ! Ciel bleu, aucun nuage et première vraie vue complètement dégagée du Katahdin (c’était une vue visible, cette fois). Abol Bridge est reconnu comme ayant la vue « carte postale » par excellence de la montagne. Après un arrêt au célèbre dépanneur de Abol Bridge, on entre finalement au Baxter State Park. Le sentier suit la rivière Penobscot sur plusieurs milles, puis le Nesowadnehunk Stream. Je m’attarde longuement le long des diverses chutes et cascades pour profiter de ces derniers moments sur la piste. À mon arrivée au Katahdin Stream Campground, je dois aller m’enregistrer à la cabine du ranger. Je suis officiellement le thru-hiker #222 (j’étais le #329 à Harpers Ferry). Je rejoins ensuite Ichabod et ses parents qui nous offrent le souper et la bière.

Dernier matin, réveil à 5h45. Je range mon sleeping bag et je déjeune aux Pop Tarts pour la dernière fois. Curieusement, je ne ressens pas d’énervement ou de stress. Ce n’est qu’une autre journée au bureau. L’ascension finale commence avec 2 milles dans le bois, puis l’escalade commence pour vrai. La piste est au-dessus du treeline pour plus de la moitié du chemin et les rochers nous obligent à utiliser nos mains autant que nos pieds. Mais la journée est magnifique et la vue en vaut la peine. Les montagnes environnantes, qui semblaient si imposantes au début de la montée, paraissent bientôt miniatures par rapport au Katahdin (le nom signifie justement « la plus grande montagne »). Puis tout d’un coup, le sentier arrête de monter et on se retrouve devant un mille de terrain plat : c’est le Tableland. Le sommet est en vue, l’exaltation est à son comble et on court pratiquement pour se rendre à la fameuse pancarte.

Le sentiment d’être à la toute fin de la piste est difficile à décrire. Fierté, accomplissement, complétude et, déjà, nostalgie et mélancolie. Toutefois, je n’arrive pas à m’enlever un sourire du visage. Mes compagnons thru-hikers arrivent un après l’autre au sommet, certains fondant en larmes, d’autres criant leur triomphe. On prend plaisir à faire plusieurs séances de photos, individuellement ou en groupe, question d’être certains de bien immortaliser le moment. Mais après 3h au sommet, il faut bien redescendre un jour, de la montagne et de mon nuage. Les adieux semblent irréels, on a l’impression qu’on se reverra tous demain matin, comme d’habitude. Difficile de croire que je ne passerai plus mes journées à marcher. Le jour du départ en Géorgie semble curieusement plus près que celui de la fin au Katahdin.

J’ai rejoint mon père à Millinocket, ma dernière « trail town », où nous avons passé la nuit avant de revenir vers le Québec. On repasse en auto près de plusieurs endroits où je suis passé à pied. On a fait en 2h30 ce qui m’avais pris 2 semaines à marcher… À la frontière canadienne, le douanier est impressionné par mon voyage et en oublie presque de poser les questions d’usage.

Ça fait bizarre de se retrouver dans un environnement où tout est en français. Ça prendra quelques jours avant de réaliser que ce chapitre de ma vie est réellement terminé et que je dois maintenant revenir à une vie normale. Mais je me donne quelques semaines avant de passer à autre chose. Beaucoup de bières et de 5@7 en perspective ! Je devrai faire attention si je veux conserver ma taille de guêpe et mes mollets d’acier…

Ceci conclut donc le récit de mes aventures appalachiennes. Ce fut un plaisir d’écrire pour vous et de lire vos commentaires à chaque semaine. Je vous remercie de vous être autant intéressés à ce que j’ai vécu pendant près de 6 mois. J’espère que j’en aurai inspiré certains à sortir prendre l’air plus souvent. Je me donne quelques semaines de plus avant de revenir sur ce site faire mon bilan et vous donner une dernière occasion de perdre du temps au travail.

À bientôt,

The Crusher, redevenu Christian

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16 Responses to “Jour 171, Baxter State Park ME, 2179.1 mi.”

  1. Marie-Hélène Says:

    Félicitations mon cher Christian. Ce fût un très grand plaisir de te lire et de te voir à travers cette grande aventure ! Encore une fois, bravo !

  2. Louis Says:

    Christian, ce fut un plaisir de te lire. Merci d’avoir pu nous faire vivre en mots ton aventure. Tu as toute mon admiration!

  3. Jessie Says:

    Bravo pour avoir réussi ce défi! J’ai adoré lire tes chroniques tout au long des 6 derniers mois et c’était un honneur de te rencontrer au camp. J’espère que ton retour se passe bien, ça prend quelques semaines avant de revenir complètement de piste, j’imagine pas bien de la piste appalache au complet!

  4. Julie Says:

    Bravo Christian!!!!!

    Si tu savais comme tu m’impressionnes d’avoir marché autant!!! C’est un très beau défi personnel que tu as réussi là et je te lève mon chapeau…bref, je n’ai pas de mot pour te dire combien je suis fière de toi!!!

    Merci aussi d’avoir mis de l’aventure dans ma vie routinière….j’étais très heureuse de pouvoir te lire et que tu partages avec nous ces nombreux paysages que tu as pu rencontrer.

    J’espère que ton retour se passe bien.
    Comme promis tu es de retour pour ma fête et j’espère bien que tu sauras réaliser mon plus grand souhait auquel j’ai songée tous l’été…..te voir avec ta barbe!!!!

    J’ai vraiment hâte de te voir et que tu nous racontes tes aventures parce que te lire ça ne sera jamais comme de te l’entendre les raconter..

    Je t’aime fort!!

    Julie

  5. Claire Lapointe Says:

    Bravo Christian. Quelle belle aventure!Tu as toute mon admiration! Merci d’être venu nous voir à Tékakwitha. J’ai remarqué que tu portais ton amulette de tékakwithien au sommet du Katahdin! Tu viens de peupler ta vie de si beaux souvenirs.

  6. Sylvie DesRoches Says:

    Bravo Christian!

    Je te connais sous le nom de Ti-Coq car mes garçons (Sébastien et Vincent Jessup) vont au camp Tekakwitha et t’ont déjà eu comme animateur. C’etait super de te suivre tout au long de ton périple. Quelle belle experience. Quelle détermination. Quelle inspiration pour nous et nos jeunes! Les gars étaient heureux de te voir au camp et de pouvoir jaser avec toi. Bravo!

  7. Patrick Ypperciel Says:

    D,un Ancien Tékakwithien a un autre Bravo Etre Un thru-hiker veut aussi dire etre un True-Hiker !!! comme dirait Popa dans la p’tite vie : Eh ! que sa fait du bien d’avoir mal aux pieds…

  8. Stephen Says:

    Félicitations ! Ça a été un véritable plaisir de lire tes aventures et de regarder les photos. Merci d’avoir partagé ton beau voyage. Merci de m’avoir fait rêver un brin.

    D’un autre marcheur.

  9. jeff maheux Says:

    Félicitation,

    Plus j’y repense plus je crois avoir été un de tes conseillers au CAMP et je suis fier de voir qu’encore une fois “Le lieu ou l’on forge des coeurs” aura inspiré quelqu’un a devenir un modèle pour d’autres…..

    Encore une fois félicitations….

    JeanFrancois MAheux

  10. Pixie Says:

    Félicitations!! Quel beau périple! Ce fut un plaisir de perdre du temps au bureau à lire tes chroniques. Je te souhaite un retour à la réalité pas trop choc.

  11. Matante Jojo Says:

    Mon doux! Que c’est émouvant!
    Je peux juste m’imaginer quand tu seras papa et que tu feras lire ton blog à tes enfants. Quelle grande fierté ils auront. En attendant et tu as le temps… sois fier et imagine le reste de ta vie comme une piste avec d’aussi belles vues. Tu en verras de toutes les couleurs! Bravo et je t’aime xxxooo

  12. Isabelle Says:

    Wow Chrstian, c’est vaiment impressionnant ce que tu as fait!! J’ai adoré lire tes aventures et crois moi que ça donne le goût de faire comme toi! Le retour à la réalité doit être brutal, une chance que tu as toutes ces belles photos pour ne pas oublier ces six derniers mois….. Félicitation!!

  13. Daniel Lavoie Says:

    Bravo Christian,

    Lorsqu’on revenait de la corvée l’automne dernier, tu étais en pleine préparation. Il y avait beaucoup de théorie dans ce dont nous parlions. Maintenant, la théorie c’est la réalité. Quelle belle aventure. Bravo. Tu seras certainement un sujet de discussion au Camp dans les prochaines années. Reposes-toi bien avant d’entreprendre la prochaine étape de ta vie!!!

  14. Eric De Courval Says:

    Félicitation Christian !!

    Tout un exploit, j’étais sur Katahdin la semaine passé, j’aurais bien aimé te croiser pour te dire “bravo” de vive voix !! faut croire que j’étais une journée en retard car j’ai vu ton nom “the crusher” au célèbre Appalachian Café mardi le 31 août. Il y a longtemps que je pense faire cette marche, merci pour ton blog et photo, tu es une source d’inspiration pour plusieurs …

  15. jocelyn Says:

    bravo crusher
    des nouvelles de power nap
    je l ai rencontre sur la piste samedi passé
    il devais coucher a loonsome lake ce soir la
    il etait content de savoir que tu avais terminé

    p.s.il porte bien son trail name

  16. Anne-Sophie Says:

    Que de souvenirs tékakwithiens en lisant ton périple dans le Maine! Ça donne le goût d’y retourner :) BRAVO Christian!! Je vais m’ennuyer de lire tes péripéties :)

    Anne-So les cheveux xx

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