5 millions de pas

|

Chronique d'une randonnée appalachienne

Archive for the ‘Journal’ Category

Un an plus tard… (bis)

Tuesday, August 30th, 2011

La dernière fois que j’ai écrit ici, c’était pour souligner le premier anniversaire de mon départ en piste. Et c’est un autre anniversaire qui me fait, encore une fois, reprendre le clavier. Ça fait aujourd’hui un an, jour pour jour, que j’ai atteint le sommet du Katahdin, après 171 jours et 2179,1 mi. de marche. Un an que j’ai atteint cette ultime blaze blanche, symbole à la fois de la fin d’une aventure et du début de mille autres.

Un an plus tard, que reste-t-il de cette expérience appalachienne ? Bien sûr, il y a les pieds un point plus longs, il y a l’odeur qui persiste à vouloir parfumer mon équipement maintes fois lavé, il y a cette mystérieuse dépendance aux Sidekicks et aux Snickers… Mais concrètement, que retire-t-on d’une pareille aventure ? Matériellement, tout ce qu’on nous remet est un écusson brodé où est inscrit “2000-miler”. Un simple bout de tissu pour prouver aux sceptiques que toute cette histoire n’est pas qu’une vaste mise en scène dans laquelle, enfermé chez moi pendant six mois, je me serais laissé pousser la barbe pour me photoshopper périodiquement sur des paysages montagneux trouvés sur Google images. Mais en réalité, c’est surtout dans l’esprit et dans les souvenirs que se manifeste encore la piste.

Les rencontres quotidiennes avec d’autres hikers, tous issus d’endroits et de réalités différentes, mais réunis par un objectif commun et ambitieux. Les amitiés forgées au fil du sentier, basées parfois sur deux mois de marche commune, d’autres fois sur seulement une semaine, mais toujours avec la certitude qu’en bout de ligne, cette expérience nous aura lié à jamais. La générosité sans bornes de tous ces trail angels, des inconnus qui sortent de leur quotidien simplement pour nous encourager, nous conduire en ville, nous faire un BBQ ou même nous inviter à loger gratuitement chez eux pour une nuit, bière, repas, douche et lavage inclus. Les moments d’émotion en arrivant devant une vue à couper le souffle, une chute d’eau par une chaude journée de canicule, la première rencontre avec un ours noir ou un serpent à sonnette, les marches de nuit pour aller voir un lever de soleil, la simple beauté d’une fleur qui sort d’une fissure rocheuse.

Il ne passe pas une journée sans je ne pense à la piste. Plus souvent qu’autrement, ça arrive, difficile de s’en étonner, quand je marche. Quand je me promène dans les rues sur mon heure de lunch, en chemin vers l’épicerie, en sortant du métro, peu importe, en autant que je marche. Comme si le rythme de mes pas me ramenait sur le sentier. Comme si le simple geste de marcher réveillait en moi un souvenir ou un autre qui n’attendait que ce signal pour ressurgir. Et le décor d’asphalte et de béton m’entourant dans ces moments-là n’y est assurément pour rien !

Évidemment, il est difficile de ne pas ressortir changé d’une telle expérience. La piste a bel et bien un effet sur le marcheur. Elle vous façonne, elle vous transforme. Mais elle le fait subtilement. Un peu de la même façon qu’on n’a jamais l’impression, quotidiennement, que nos cheveux poussent, mais qu’en bout de ligne, force est de constater qu’après six mois sans les couper, ils ont bel et bien allongé. On ne force pas ces changements; ils s’imposent d’eux-mêmes. Et ils le font différemment pour chaque personne. Pour moi, ça se manifeste dans la façon de composer avec ce qui m’entoure. Les choses, les gens, la vie. J’ai compris que la vie n’arrête d’être simple que lorsqu’on s’efforce de la rendre compliquée.

La piste constitue en fait une excellente métaphore pour illustrer la vie. Les deux ont un début, les deux ont une fin; ce qui se passe au milieu ne regarde que vous. Il est facile de s’arranger pour arriver rapidement au bout et avoir l’impression de ne pas en avoir profité. Le mieux est de la vivre à son propre rythme, de prendre des pauses quand on est fatigué, de demander de l’aide quand on en a besoin et de vivre chaque moment pendant qu’il passe. Sur le sentier, on se fait souvent dire “Hike your own hike”. Appliquez la même philosophie à la vie, vous obtenez “Live your own life”.

Alors, un an plus tard, que reste-t-il de cette expérience appalachienne ? En bout de ligne restent les souvenirs. Restent les visages. Restent les pas, 5 millions d’entre eux. Restent 2179,1 mi. de roches, de racines, de forêt, de vie. Restent 171 jours de simplicité et de pureté. Reste le 30 août 2010 qui a su rassembler tout cela en un seul moment.

Ce 30 août 2010 qui à jamais me restera gravé dans l’âme.

Un an plus tard…

Sunday, March 13th, 2011

Ça fait longtemps que je n’ai pas alimenté mon blogue, mais je trouvais que le 1er anniversaire de mon départ était l’occasion rêvée pour une mise à jour. Eh oui, il y a déjà un an, je faisais le tout premier de mes 5 millions de pas sur la piste Appalache. Je m’en souviens encore clairement. Le temps était doux, ensoleillé et je commençais déjà à me douter que j’avais un peu ambitionné sur la quantité de bouffe à transporter pour les quelques jours me séparant de mon premier ravitaillement. Mon sac à dos de 50 livres m’a vite fait détester les maudites marches d’Amicalola Falls. Puis le ciel s’est ennuagé et la pluie s’est mise à tomber, pour se changer presque aussitôt en grésil à l’approche du sommet de Springer Mountain. Mais tout ça importait peu. Arrivé au sommet, rien d’autre ne comptait que cette toute première blaze blanche et, déjà, la certitude que je verrais dans moins de 6 mois son équivalente du Maine.

Les états se sont suivis et ne se sont pas ressemblés. Géorgie la dure, Caroline du Nord la haute, Tennessee le chauve, Virginie la verte, Virginie occidentale la courte, Maryland le négligé, Pennsylvanie la rocheuse, New Jersey le surprenant, New York le chaud, Connecticut le paisible, Massachusetts le transitoire, Vermont le boueux, New Hampshire le grandiose et Maine le magistral.

Les thru-hikers ont une expression pour décrire le sentiment qui revient à la surface chaque année au mois de mars. On l’appelle la “Springer Fever”. C’est cette nostalgie qui nous envahit au printemps, cette envie irrésistible de tout laisser pour retourner marcher dans le bois, cette jalousie de savoir qu’un peu plus de 2 000 marcheurs fébriles s’apprêtent à se lancer, maison sur le dos, dans cette entreprise improbable qu’est la piste Appalache.

Pour ma part, la Springer Fever n’est pas l’affaire que d’une étroite fenêtre en mars; elle dure à l’année. C’est le genre d’aventure qui vous suit partout, qui vous redéfinit et vous habite pour toute la vie. Je ne me lasse jamais de regarder des photos de la piste, les miennes ou celles de mes compagnons hikers. J’aime toujours autant me remémorer et raconter des bribes de ce que j’ai vécu dans les forêts appalachiennes aux curieux qui se demandent comment on peut vivre pendant 6 mois sans cellulaire et sans Facebook. Pas que ma vie actuelle ne me convienne pas, au contraire. Mais cette piste, j’ai l’impression qu’on n’en revient jamais complètement, et c’est tant mieux.

En terminant, je vous propose de vivre vous-même le sentier à travers une magnifique vidéo réalisée par un ancien thru- hiker. Tout au long de son périple, il a pris chaque jour des séries de photos qui, mises bout à bout, reconstituent les quelque 2 200 milles de la piste Appalache.

Enfilez les bottes d’un thru-hiker en visionnant ceci :

Green Tunnel from Kevin Gallagher on Vimeo.

Boucler la boucle

Friday, October 1st, 2010

Un mois. Ça fait un mois aujourd’hui que j’ai atteint le sommet du Katahdin. Un mois que j’ai terminé cette longue marche de 171 jours et 2,179.1 milles. Un mois que le rêve est devenu réalité et que la réalité m’a rattrapé. Parce que ce n’est pas tout d’arriver au bout, il faut aussi en revenir, du bout.

Voilà donc un mois que je suis revenu dans la civilisation. Je m’attendais à un retour difficile, à un choc sensoriel, à être énervé par tous ces gens, tout ce bruit, toute cette rapidité à laquelle vont les choses dans la vie normale. Le choc n’est jamais vraiment arrivé, la transition s’est faite assez doucement. Bien sûr, mes pieds ont continué à me faire mal chaque matin, mon appétit est resté le même et je me surprends souvent à être perdu dans mes pensées, le regard dans le vide; une partie de moi est toujours quelque part dans le bois.

Mais la réadaptation n’a pas été si ardue. Peut-être parce que mon esprit rationnel m’a fait rapidement changer d’état d’esprit. Peut-être parce que tout est resté pareil ici, que j’ai l’impression que je ne suis parti que la semaine passée. C’est peut-être plus facile pour un Québécois : on doit changer drastiquement d’environnement (langue, culture, etc.) alors que l’Américain qui retourne chez lui revient dans un monde qui est encore à demi celui de la piste. Mais parlez-en à Spaz, il vous dira probablement le contraire. Chacun vit la piste différemment, j’imagine qu’il en va de même pour le retour.

Vous vous souvenez peut-être qu’avant mon départ, je me faisais souvent poser la question « Pourquoi tu pars faire la piste ? ». J’avais aussi écrit que je m’attendais à ce que la réponse vienne par elle-même en cours de route. Sans vouloir vous décevoir, je n’ai toujours pas de réponse claire à donner. Ma seule réponse, encore une fois, risquera d’en décevoir quelques-uns : je suis parti en piste pour me rendre compte qu’on n’a pas besoin de raison pour aller marcher 6 mois dans le bois. Pas de fuite de la réalité, pas de pause du travail, pas de remise en question de mes choix de vie. Plutôt une étape, une décision prise sur la base d’un simple sentiment, d’une certitude que j’en étais rendu là dans mon cheminement personnel. C’est ce qui fait que c’est si difficile de donner des raisons pour partir : de savoir qu’on n’a pas besoin, justement, de raisons.

Depuis mon retour, plusieurs m’ont demandé si je serais prêt à repartir, à reproduire l’aventure une autre fois. Et chaque fois, j’ai répondu que je repartirais demain matin. Façon de parler. Le mois d’octobre n’est pas le moment idéal pour commencer la piste, autant vers le Nord que vers le Sud et tant qu’à repartir, je crois que j’opterais plutôt pour la Pacific Crest Trail ou une autre longue piste, question de faire changement. Reste que mon expérience a été positive sur toute la ligne et que je ne me plaindrais pas si on me forçait à y retourner. Jamais en 171 jours je n’ai pensé à quitter l’aventure. Jamais pendant la piste je n’ai voulu être ailleurs qu’où j’étais. Jamais, beau temps mauvais temps, je n’ai imaginé que je serais mieux en ville, avec du chauffage ou de l’air climatisé. On est bien, en piste. On est libre, on est vrai, on est entier. Et la vie est d’une désarmante simplicité.

Plusieurs randonneurs se lancent dans la piste Appalaches pour prendre une pause, faire un bilan, repenser leur vie. Beaucoup de gens que j’ai rencontrés en parlaient comme une « life-changing experience ». Pas pour moi. Je ne crois pas que la piste m’ait tant changé. Je n’ai pas eu de révélations sur moi-même, pas d’illumination, je ne ferai pas un changement drastique de carrière ou de style de vie. Je reste essentiellement la même personne qu’avant mon départ, à quelques détails près. Je crois que pour que la piste soit une expérience aussi déterminante dans la vie de quelqu’un, il faut déjà être à la croisée des chemins, avoir des choix à faire, des réflexions à avoir, ce qui n’était pas mon cas. Évidemment, certains changements viennent par eux-mêmes. On n’a pas le choix d’être plus ouvert, plus patient, moins critique. La piste accroît aussi la volonté et la détermination. Mais j’y allais surtout pour avoir du fun, rencontrer des gens et prendre l’air. Une expression anglaise traduit bien le sentiment que j’avais en décidant de partir (et que j’ai eu tout au long de ma randonnée) : it just felt right.

Mais la vraie question maintenant, c’est « what’s next » ? Quels sont mes plans, maintenant que je suis revenu ? Je pense avoir assez marché pour un petit bout de temps. Je ne prévois donc pas retourner un autre 6 mois dans le bois bientôt. J’ai adoré l’expérience, mais je n’ai pas l’intention d’en faire ma vie. Peut-être trouverai-je le temps, un jour, pour repartir à l’aventure sur un autre long sentier, ici ou ailleurs. Pour le moment, le seul plan est de retourner au travail, de me trouver une job de concepteur-rédacteur dans une agence de pub et de retrouver mon rythme de vie montréalais. J’ai d’ailleurs déjà eu une entrevue pour un poste en agence. J’ai donc dû me départir de ma barbe (allez voir les photos au bas de l’article; j’ai intitulé cette galerie « La métamorphose d’un Crusher »). Il est maintenant temps de reprendre une vie normale.

Avant de terminer ce dernier article, je tiens à vous remercier de m’avoir suivi durant les derniers 6 mois et de m’avoir encouragé via vos commentaires. Ça donne toujours plus le goût d’écrire quand on sait que des gens nous lisent et apprécient les récits. Et selon les statistiques du site, vous avez été plus de 1 000 personnes à me lire chaque fois que je donnais de mes nouvelles. Merci également à Marco pour l’hébergement et l’entretien de mon site. Merci au Camp Tékakwitha d’avoir allumé en moi une passion pour la piste il y 13 ans, et à Louis Geoffroy d’avoir tenu les Tékakwithiens au courant de mes aventures. À Altitude pour leur aide et leurs conseils avant mon départ. À ma famille de s’être inquiétée quand je mettais des photos « dangereuses » sur le blogue. À tous les inconnus qui m’ont hébergé, nourri ou véhiculé tout au long de mon parcours.

Et merci surtout à tous les hikers rencontrés en chemin, que ce soit pour 2 minutes ou 2 mois; particulièrement à Spaz, qui dès la première fois que l’on s’est croisés m’a fait sentir comme un vieux chum; aux membres de la Gooch Crew (Klarity, Power Nap, Tattoos, Fly Catcher, Red Lobster et Sweet Tea), qui m’ont offert les meilleurs moments de toute ma piste et le plus beau commencement imaginable; à Hot Foot et Heads Up, qui sont devenus mes partenaires de marche au moment où je ne croyais plus être en mesure de remplacer la Gooch Crew; et à Ichabod, mon complice des 2 derniers mois avec qui j’ai traversé les plus magnifiques sections du sentier. Chacun à votre manière, vous avez fait de la piste une expérience inoubliable que je transporterai avec moi jusqu’à la fin de mes jours.

The End.

Christian