Boucler la boucle
Friday, October 1st, 2010Un mois. Ça fait un mois aujourd’hui que j’ai atteint le sommet du Katahdin. Un mois que j’ai terminé cette longue marche de 171 jours et 2,179.1 milles. Un mois que le rêve est devenu réalité et que la réalité m’a rattrapé. Parce que ce n’est pas tout d’arriver au bout, il faut aussi en revenir, du bout.
Voilà donc un mois que je suis revenu dans la civilisation. Je m’attendais à un retour difficile, à un choc sensoriel, à être énervé par tous ces gens, tout ce bruit, toute cette rapidité à laquelle vont les choses dans la vie normale. Le choc n’est jamais vraiment arrivé, la transition s’est faite assez doucement. Bien sûr, mes pieds ont continué à me faire mal chaque matin, mon appétit est resté le même et je me surprends souvent à être perdu dans mes pensées, le regard dans le vide; une partie de moi est toujours quelque part dans le bois.
Mais la réadaptation n’a pas été si ardue. Peut-être parce que mon esprit rationnel m’a fait rapidement changer d’état d’esprit. Peut-être parce que tout est resté pareil ici, que j’ai l’impression que je ne suis parti que la semaine passée. C’est peut-être plus facile pour un Québécois : on doit changer drastiquement d’environnement (langue, culture, etc.) alors que l’Américain qui retourne chez lui revient dans un monde qui est encore à demi celui de la piste. Mais parlez-en à Spaz, il vous dira probablement le contraire. Chacun vit la piste différemment, j’imagine qu’il en va de même pour le retour.
Vous vous souvenez peut-être qu’avant mon départ, je me faisais souvent poser la question « Pourquoi tu pars faire la piste ? ». J’avais aussi écrit que je m’attendais à ce que la réponse vienne par elle-même en cours de route. Sans vouloir vous décevoir, je n’ai toujours pas de réponse claire à donner. Ma seule réponse, encore une fois, risquera d’en décevoir quelques-uns : je suis parti en piste pour me rendre compte qu’on n’a pas besoin de raison pour aller marcher 6 mois dans le bois. Pas de fuite de la réalité, pas de pause du travail, pas de remise en question de mes choix de vie. Plutôt une étape, une décision prise sur la base d’un simple sentiment, d’une certitude que j’en étais rendu là dans mon cheminement personnel. C’est ce qui fait que c’est si difficile de donner des raisons pour partir : de savoir qu’on n’a pas besoin, justement, de raisons.
Depuis mon retour, plusieurs m’ont demandé si je serais prêt à repartir, à reproduire l’aventure une autre fois. Et chaque fois, j’ai répondu que je repartirais demain matin. Façon de parler. Le mois d’octobre n’est pas le moment idéal pour commencer la piste, autant vers le Nord que vers le Sud et tant qu’à repartir, je crois que j’opterais plutôt pour la Pacific Crest Trail ou une autre longue piste, question de faire changement. Reste que mon expérience a été positive sur toute la ligne et que je ne me plaindrais pas si on me forçait à y retourner. Jamais en 171 jours je n’ai pensé à quitter l’aventure. Jamais pendant la piste je n’ai voulu être ailleurs qu’où j’étais. Jamais, beau temps mauvais temps, je n’ai imaginé que je serais mieux en ville, avec du chauffage ou de l’air climatisé. On est bien, en piste. On est libre, on est vrai, on est entier. Et la vie est d’une désarmante simplicité.
Plusieurs randonneurs se lancent dans la piste Appalaches pour prendre une pause, faire un bilan, repenser leur vie. Beaucoup de gens que j’ai rencontrés en parlaient comme une « life-changing experience ». Pas pour moi. Je ne crois pas que la piste m’ait tant changé. Je n’ai pas eu de révélations sur moi-même, pas d’illumination, je ne ferai pas un changement drastique de carrière ou de style de vie. Je reste essentiellement la même personne qu’avant mon départ, à quelques détails près. Je crois que pour que la piste soit une expérience aussi déterminante dans la vie de quelqu’un, il faut déjà être à la croisée des chemins, avoir des choix à faire, des réflexions à avoir, ce qui n’était pas mon cas. Évidemment, certains changements viennent par eux-mêmes. On n’a pas le choix d’être plus ouvert, plus patient, moins critique. La piste accroît aussi la volonté et la détermination. Mais j’y allais surtout pour avoir du fun, rencontrer des gens et prendre l’air. Une expression anglaise traduit bien le sentiment que j’avais en décidant de partir (et que j’ai eu tout au long de ma randonnée) : it just felt right.
Mais la vraie question maintenant, c’est « what’s next » ? Quels sont mes plans, maintenant que je suis revenu ? Je pense avoir assez marché pour un petit bout de temps. Je ne prévois donc pas retourner un autre 6 mois dans le bois bientôt. J’ai adoré l’expérience, mais je n’ai pas l’intention d’en faire ma vie. Peut-être trouverai-je le temps, un jour, pour repartir à l’aventure sur un autre long sentier, ici ou ailleurs. Pour le moment, le seul plan est de retourner au travail, de me trouver une job de concepteur-rédacteur dans une agence de pub et de retrouver mon rythme de vie montréalais. J’ai d’ailleurs déjà eu une entrevue pour un poste en agence. J’ai donc dû me départir de ma barbe (allez voir les photos au bas de l’article; j’ai intitulé cette galerie « La métamorphose d’un Crusher »). Il est maintenant temps de reprendre une vie normale.
Avant de terminer ce dernier article, je tiens à vous remercier de m’avoir suivi durant les derniers 6 mois et de m’avoir encouragé via vos commentaires. Ça donne toujours plus le goût d’écrire quand on sait que des gens nous lisent et apprécient les récits. Et selon les statistiques du site, vous avez été plus de 1 000 personnes à me lire chaque fois que je donnais de mes nouvelles. Merci également à Marco pour l’hébergement et l’entretien de mon site. Merci au Camp Tékakwitha d’avoir allumé en moi une passion pour la piste il y 13 ans, et à Louis Geoffroy d’avoir tenu les Tékakwithiens au courant de mes aventures. À Altitude pour leur aide et leurs conseils avant mon départ. À ma famille de s’être inquiétée quand je mettais des photos « dangereuses » sur le blogue. À tous les inconnus qui m’ont hébergé, nourri ou véhiculé tout au long de mon parcours.
Et merci surtout à tous les hikers rencontrés en chemin, que ce soit pour 2 minutes ou 2 mois; particulièrement à Spaz, qui dès la première fois que l’on s’est croisés m’a fait sentir comme un vieux chum; aux membres de la Gooch Crew (Klarity, Power Nap, Tattoos, Fly Catcher, Red Lobster et Sweet Tea), qui m’ont offert les meilleurs moments de toute ma piste et le plus beau commencement imaginable; à Hot Foot et Heads Up, qui sont devenus mes partenaires de marche au moment où je ne croyais plus être en mesure de remplacer la Gooch Crew; et à Ichabod, mon complice des 2 derniers mois avec qui j’ai traversé les plus magnifiques sections du sentier. Chacun à votre manière, vous avez fait de la piste une expérience inoubliable que je transporterai avec moi jusqu’à la fin de mes jours.
The End.
Christian

















































































